vendredi 21 novembre 2008

Un toit et moi (extrait) de Patrick Cousin de Haes

Un toit et moi.

... - Entrez Maud.» Amandine, d’un geste de la main, qu’elle a d’ailleurs longue et fine, l’invite à la suivre en lui désignant l’encadrement cintré d’une ouverture. Un vestibule, un escalier droit, un palier, puis à droite, un long corridor. Une odeur d’encens. Une ambiance feutrée. Une lumière douce et tamisée. Au fond, une porte, entr’ouverte : la jeune femme s’y glisse.
Maud, le cœur tout à droite battant la chamade et l’estomac noué dans la gorge, manque de défaillir. Elle est tentée de s’enfuir, de se dérober, de déguerpir. Ses jambes molles le lui en empêchent. Elle a une envie folle, irrésistible de crier « non » mais sa bouche asséchée le lui interdit. Elle tremble de tout son corps, elle frémit de toute son âme, elle vacille au sein de ses énergies, elle trémule au plus profond de son être.
Elle se recouvre assise au fond d’un fauteuil moelleux. Une fatigue insensée l’accable, la sérénité la pénètre instantanément : ni Dieu ni Diable ne sont présents dans cette pièce. Il flotte comme un sentiment éthéré de douceur, d’amour, de paix, de puissance, de grandeur, de mansuétude, de respect, de profondeur, de magnificence.

Quelques bougies, des rideaux tirés. Un crucifix, un bouddha. Un mobilier sobre, une décoration somptueuse. Une jeune femme d’un côté, une femme mûre de l‘autre. De la sensibilité partout.

La gardienne des lieux déplie un petit tapis avec déférence ; elle le dispose précautionneusement au centre de la table. Une musique aérienne presque imperceptible supplie qu’on l’entende. La lueur des chandelles prône l’illumination. Les volutes libérées par l’encens accèdent à l’extase. La volupté atteint le suprême.

Maud devient la spectatrice de son Destin. Elle flotte. Elle baigne. Elle coule. Mais ne sombre pas : elle nage dans un océan de spiritualité. Elle partage l’indivisible. Elle dissocie l’unique. Elle perçoit l’invisible. Elle ferme les yeux pour mieux voir. Elle s’imprègne de l’inexistant. Elle ressent la force de ses faiblesses.

La tarologue met au jour un jeu de cartes qu’une cassette richement décorée enfante. Lentement, elle les bât, les coupe, les recoupe. Elle en forme un tas bien arrangé qu’elle dépose au milieu du petit tapis.
- Je les ai magnétisées de mon influx, je leur ai demandé leur aide. Maintenant, vous allez diviser le jeu en deux parties avec votre main gauche. Prenez votre temps, essayez de faire le vide dans votre tête. Laissez-vous aller et concentrez-vous uniquement sur votre futur proche. N’ayez aucune pensée négative. Ayez confiance en elles. Et elles nous parlerons. »
- Je peux garder les yeux fermés ? » hésite à demander la marchande.
- Tout à fait. Cependant, lorsque je retournerai les lames qui seront pour l’instant disposées face contre table, il vous faudra les ouvrir car vous êtes venue ici pour cela. »...
© Patrick Cousin de Haes - Studio Live Editions 2007

Magister Dixit (extrait) de Patrick Cousin de Haes

Magister Dixit

... - Non Saïd, je t’aime bien mais je ne t’aime pas ! » déclare Claudia Mencini à La Glu.
- Mais c’est un non-sens ce que tu me dis là ! Si tu m’aimes, tu ne peux que m’aimer. Ou tu m’aimes, ou tu ne m’aimes pas. Si tu m’aimes, tu m’aimes ! Claudia, mon Amour à moi ! Tu m’aimes, dis ? »
- Oui, je t’aime, mais pas d’amour : je t’aime d’amitié. Voilà tout ! »
- Mais comment peux-tu dire des choses pareilles avec tout ce qui s’est passé entre toi et moi ? Entre nous deux ? De l’amitié ? Quelle amitié ? Tu m’as embrassé, Claudia, devant tout le monde, devant ma mère, mon père, mes cousins, même devant des gens que nous ne connaissions pas ? Et tu veux me faire croire que tu ne m’aimes pas ? A moi ? A moi ? »
- Tu sais très bien les circonstances de ce baiser. D’abord, il y a prescription ! »
- Comment prescription ? On est au tribunal ou quoi ? »
- Il y a prescription car cette histoire date de 15 ans. Ensuite, c’était à l’occasion d’une représentation théâtrale qui était donnée lors d’un spectacle de fin d’année, au collège, Saïd ! C’était du bidon, de la mise en scène, du faux ! Quelle patience il faut avec toi ! Tout est toujours compliqué avec toi ! Tu es un brave garçon, mais, hou-là-là ! Tu es lourd ! »
- 1 m 80 – 70 Kg ! N’empêche, tu te souviens du jour et de l’endroit ! Tu vois, si tu t’en souviens, c’est que tu m’aimes ! Quand on aime, ces choses-là, elles restent gravées la dedans ! Je le savais ! Je le savais ! Ah ! Claudia ! Je suis le plus heureux des hommes ! »
- J’allais dire quelque chose mais je préfère me taire. Bon, à propos, pour revenir sur des sujets moins romantiques, où en es-tu avec la traduction que je t’avais demandée ? Saïd ! Et ne me regarde pas de cette façon ! Saïd, s’il te plait ! »
- Je deviens poète auprès de toi, mon Amour ! Comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j’éprouve lorsque je suis auprès de toi ! Sont-ce tes cheveux et leurs boucles qui m’accrochent tel l’asticot à l’hameçon ? Sont-ce tes yeux qui m’envoûtent telle la proie face au serpent ? Sont-ce tes mains qui m’agrippent tel un insecte retenu par une toile d’araignée ? Peu importe : je suis victime de notre amour et je succombe bel et bien, poings et pieds liés. »
- Plutôt fou à lier, oui ! »
- Oui, fou de toi, ma Claudia ! Je suis à toi : prends-moi ! »
- Mais je te prends pour ce que tu es, La Glu : un garçon très attachant, collant, mais très attachant . Maintenant, tu me pardonnes, mais mon travail m’attend. Je te bise. »
- Ah ! Si tu pouvais mon Amour, ajouter un a à bise ! »
- J’y mettrais plus volontiers un r ! »...
© Patrick Cousin de Haes - Studio Live Editions 2005

Politique spectacle (extrait) de Patrick Cousin de Haes

Politique spectacle.

...Encore très essoufflé par le sprint qu’il vient d’effectuer, Albert arrive quelques minutes plus tard devant la salle de spectacle. Il achète une place à la caissière et pénètre, très intimidé, dans une vaste entrée dont les murs sont tapissés de tissus rouges. Sans même regarder l’homme qui vérifie son billet, il fixe son attention sur une porte à double battant percée d’un petit hublot souligné d’un cercle de cuivre. Il la pousse et s’aventure enfin parmi l’assistance. Il prend place inconsciemment fasciné par l’endroit. Il adore cet univers, composé du public sur le devant et de privilégiés sur la scène et dans les coulisses. Il respire cette atmosphère qui hume bon la comédie ou le drame. Où les phrases et les vers s’envolent des livres et des livrets. Il attend l’homme-objet de sa curiosité.

Répondant à son appel, les rideaux s’ouvrent et le comédien entre sur les tréteaux. Les lumières s’éteignent. Des applaudissements et quelques sifflets d’encouragements accueillent l’acteur qui s’approche du prescenium :
- Bonsoir cher public ! Quelle surprise pour moi de vous voir encore si nombreux ce soir, ici, au Théâtre des Trois Poulets ! Juste pour que je vous vole dans les plumes. Mais pas que dans les vôtres, non. Car mon nouveau spectacle s’adresse en grande partie à de drôles d’oiseaux : ceux du monde de la politique, tels nos anciens chansonniers qui haranguaient en leurs temps comme les fous du roi ou comme les clowns des empereurs, nos politicards qui eux manipulent la langue de bois. » Quelques rires fusent du noir. Albert est très concentré.
- Car voyez-vous, nos femmes et nos hommes politiques ont tous pris des cours dans des écoles où on leur apprend à parler pour ne rien dire. Ceux sont des écoles d’art ; et si certains ne fréquentent pas ces écoles, les anciens leur donnent des cours du soir et les instruisent sur l’Art de parler pour ne rien dire. Ce n’est pas de quoi ils parlent qui est important : c’est de la façon dont ils en parlent qui est essentielle. Avec cette façon de s’exprimer, la politique est devenue un Art démocritique et son enseignement atteint un Art en saignant la langue. » Nouvelles manifestations de la salle.
- Pierre Daninos en son temps avait écrit un manuel de ce langage technique novateur : je veux parler de l’Hexagonal ou le nouveau français appliqué. On apprend cette discipline dans les grandes écoles de communications, à l’E.N.A. ou en Polytechnique. Il en existe d’autres. Aussi, je vais vous donner quelques notions afin de vous ouvrir sur ces bases hermétiques. Qui tentent de vous la fermer quand vous voulez l’ouvrir. Pour se faire, j’ai besoin de quatre volontaires. » La vedette descend parmi les spectateurs et choisit avec le sourire quatre complices d’un soir avec lesquels il remonte sur l’estrade...

© Patrick Cousin de Haes - Studio Live Editions 2008

Le cheval blanc (extrait) de F. Kafka et P. Cousin de Haes

Le cheval blanc.
...Après un long moment d’attente, une jeune femme arpenta sans équivoque le trottoir d’en face. Elle guettait un hypothétique client.

A minuit dix arrivait le dernier tramway du centre-ville, amenant quelques gaillards en goguette ou des permissionnaires désœuvrés. Il était bien rare qu’elle ne se faisait pas quelque argent avec l’un des voyageurs. Quand ce n’était pas avec le wattman ou le receveur qui oubliait de reprendre de suite, la direction du dépôt.

Bientôt, le crissement des roues du tram sur les rails se fit entendre. Elle s’approcha lentement du terminus afin de bien se montrer et de pouvoir racoler sans trop crier. Mais la motrice était vide : ce soir, elle rentrera plus tôt. Comme à son habitude, elle échangea quelques mots coquins avec le mécanicien qui inversait le sens des perches. Puis, elle s’esquiva rapidement en trottant vers le square, saluant l’employé des transports qui actionnait l’aiguillage pour que sa machine reparte en sens inverse en changeant de voie. Sa manœuvre accomplie, le conducteur remit sa voiture en marche et démarra. Chemin faisant, il lorgnait la jeune femme qui marchait à droite, le long du caniveau lorsque soudain, il vit une masse blanche surgir de la nuit. L’apparition s’élança sur la jolie fille, la bouscula et la précipita sur la voie où s’engageait alors la lourde mécanique. Malgré de bons reflexes, le pilote ne parvint pas à stopper son engin. Un choc sinistre. Une forme humaine gisait sous le boggie avant dans une mare de sang.

Des bruits de sabots ferrés s’éloignaient lentement dans les ténèbres...

© Patrick Cousin de Haes - Studio Live Editions 2008

Noël est mort (extrait) de Patrick Cousin de Haes

Noël est mort.

Qui l’a mise là, personne ne le sait. Elle est placée magistralement sur la chaussée, à côté d’une file de voitures en stationnement. Au début, personne n’y a prêté attention, d’autant plus qu’il pleut et qu’il fait relativement froid ; et tout à chacun a vraiment autre chose à faire. Les illuminations, les vitrines resplendissantes, la foule et sa cohue respirent Noël ; et quand l’époque de Noël s’annonce, une bonne partie de l’Humanité a autre chose à penser. Nul ne l’a réellement vue à part quelques automobilistes qui ont dû l’éviter. C’est qu’elle entrave quelque peu la circulation.

Le vent cinglant par rafales la ville devient glacial alors que le rythme du trafic s’accélère. Du haut de ma fenêtre, j’observe ce va-et-vient incessant de véhicules, ces remous de foule qu’un ciel d’ampoules multicolores baigne d’une lumière vaporeuse. La pluie crépite sur les vitres et la tourmente ballotte les guirlandes électriques.

Les feux tricolores passent au rouge et un grand camion semi-remorque tourne dans l’avenue. La cabine passe sans difficulté mais la longueur de l’ensemble coupe le carrefour et l’avant du tracteur menace maintenant l’aile d’une automobile garée bien sagement le long du trottoir. Les feux changent de sens alors que le chauffeur du gros engin manœuvre. Coups de klaxons, certains avancent, d’autres hésitent ou patientent, quelqu’un double et c’est l’embouteillage. Le chauffeur de l’énorme poids lourd s’affaire avec dextérité, braque, contre-braque, recule un peu, avance à nouveau… mais oui pardi ! C’est elle qui le gêne. Les freins gémissent, l’air comprimé fuse par jets puissants, les avertisseurs s’indignent, le routier s’énerve finalement et s’en prend à ses semblables qui l’houspillent ou le conseillent de loin.
Une véritable armée de pardessus et de manteaux prend alors d’assaut les passages cloutés et empêche momentanément le malheureux de se délivrer. Alors qu’elle, elle est là, bloquant sa route aux abords du puissant moteur qui transmet par l’intermédiaire de l’accélérateur l’état de nervosité du pilote devenu bien excité. La tempête bat son plein. La signalisation lumineuse a beau imposer sa loi, rien n’y fait : le croisement est bel et bien bloqué...

© Patrick Cousin de Haes - Studio Live Editions 2006

Ma balade printanière (extrait) de Patrick Cousin de Haes

Ma balade printanière.

Je promenais mon chien comme tous les soirs à la même heure. En ce début de printemps, la nuit s’annonçait magnifique, tiède et douce. L’air serein était noyé de nouveaux parfums parmi lesquels je distinguai ceux de la terre chaude et des herbes fraîchement coupées. Mon compagnon à quatre pattes humait un vent paisible qui semblait faire valser les branches fleuries des fruitiers s’alanguissant au coucher de soleil dans les vergers alentours.

M’étant suffisamment attardé, je sifflai mon petit animal qui accourut avec ses jappements familiers. Nous empruntâmes le trajet du retour alors qu’une voiture roulant à très vive allure déboucha d’un virage et s’approcha dans notre direction. Un curieux sentiment d’inquiétude naissant me fit appréhender le fait qu’elle paraissait foncer droit sur nous. Je m’arrêtai soudain de marcher, plaquant entre mes jambes mon petit ami canin, nous serrant le plus possible sur le bas-côté de la route. J’étais ébloui par la lumière agressive des phares et je sentis mon cœur battre à tout rompre. Le bolide finit par nous frôler à quelques dizaines de centimètres, ralentit tout de go et stoppa un peu plus loin, dans un terrible crissement de frein. Il s’immobilisa juste à l’embranchement d’une piste forestière, en plein travers.

Une jeune femme, blonde, élégante, en descendit précipitamment, traversa la chaussée et disparut en courant derrière un bosquet.
Je fus très intrigué par ce comportement pour le moins singulier, cette personne se révélant suffisamment affolée pour abandonner ainsi son véhicule tous phares allumés, le moteur en marche et la portière grande ouverte. Serait-elle souffrante, aurait-elle été assaillie par un occupant ou tout simplement en proie à un besoin pressant et naturel ?
Scrutant de loin l’habitacle, je n’y vis aucun individu. Alors, presque rassuré, et par pudeur, je décidai finalement de quitter les lieux, m’amusant de cette naïveté qui avait piqué ma curiosité et ébranlé mon imagination.

Tout de même, j’avançais lentement au grand bonheur de mon toutou qui gambadait gaillardement dans les fourrés odorants. J’écoutais, j’essayais de discerner le rugissement de la grosse cylindrée qui allait redémarrer d’un instant à l’autre...
© Patrick Cousin de Haes - Studio Live Editions 2006